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Paris au fil des arts

Du 28 avril au 26 septembre, le musée de Cluny, à Paris, présente une exposition intitulée l'épée. Usages, mythes et symboles. L'occasion pour Isabelle de Rancourt de revenir sur cet objet qui a traversé les âges et les civilisations.
Durandal, Joyeuse, Tizona1….que n’évoquent-ils pas pour nous, ces noms environnés de mythe et de la brume des temps, reflets d’un autre âge où l’honneur encore était de mise, et les passions viriles d’un peuple qu’habitaient la fierté et l’amour de sa race. Ce sont ces noms que fait résonner pour nous le musée du Moyen Age, qui présente pour les mois à venir une très belle exposition – « L’Epée. Usages, mythes et symboles » – quelques bribes éparses d’un passé cher à nos cœurs et qui palpite encore en nous, comme pour y vivifier les quelques étincelles que nous gardons de l’âme de nos pères. Le lecteur pardonnera sans peine l’excessive nostalgie de ces quelques lignes – sentiment familier à qui porte en lui l’irrémédiable passion de la France. On aime à s’attarder devant ces vestiges glorieux, des fragments du trésor de la tombe de Chilpéric, grenats cloisonnés d’or où l’on retrouve tout l’art de la métallurgie cher à nos ancêtres les « Barbares », à la lame fine et élégante de l’épée dite de Sainte Jeanne d’Arc, en passant par l’épée du dernier roi maure de Grenade, Boadbil, symbole de victoire de la chrétienté sur l’envahisseur musulman.
Mais plus qu’une collection d’armes de légende, ce que l’exposition cherche à présenter au public, c’est toute la charge symbolique que contient l’épée, arme du chevalier par excellence. L’épée est présente à ce titre dans tous les moments forts de la vie civile et religieuse, que l’on pense au sacre des rois de France, au rituel de l’adoubement, ou encore à la transmission de fiefs par la remise d’un objet symbolique qui peut fréquemment être une épée. Exprimant force et courage, les fils de sa lame, parallèles et égaux, symbolisent la vertu de justice. Très fréquente dans l’iconographie, l’épée droite à deux tranchants devient, surtout lorsqu’elle est maniée par des personnages féminins, symbole fort de la lutte des vertus contre les vices, par opposition au sabre recourbé des orientaux qui représente le mal et les vices de façon générale. En effet l’épée, fortement associée à l’univers masculin, semble toutefois n’être pas le monopole de ce dernier : l’imagination médiévale est fortement marquée par des figures bibliques comme celle de Judith, ou historiques comme Lucrèce, dont le suicide à l’épée devient un modèle de vertu particulièrement impressionnant et noble, Sainte Geneviève – associée aux valeurs guerrières sinon à l’épée – ou Sainte Jeanne d’Arc. La littérature et l’iconographie expriment de façon récurrente ce rapprochement des valeurs féminines et guerrières : on pense par exemple au Speculum Virginum daté du XIIIème siècle, illustré de scènes du combat des vertus contre les vices, ou encore au Roman de la Rose où l’on trouve plusieurs figures féminines guerrières.
On aime tout particulièrement le rapprochement entre l’épée du roi Juan II de Castille, et la très belle et célèbre Rose d’Or de Minucchio da Sienna : la rose et le glaive, résumé saisissant de l’idéal du chevalier français, maniant les armes aussi bien que la rime, aussi ardent à pourfendre l’Infidèle qu’à conquérir sa dame. Tout ceci est bien idéaliste, voire caricatural, penserez-vous. Pourtant les exemples abondent de nobles lettrés sinon capables d’écrire de leur propre plume, amateurs des poèmes et chansons récités par les troubadours – nous pouvons recommander ici l’ouvrage tout récent de Martin Aurell, Le Chevalier lettré2 , qui dresse l’état du savoir et de la conduite de l’aristocratie aux XIIème et XIIIème siècles.
Une exposition en somme qui, sans afficher de grandes prétentions, n’en présente pas moins de façon très suggestive toute la mentalité d’une époque – puissions-nous en ressusciter les harmonies dans chacune de nos vies et, de proche en proche, regagner le terrain abandonné à la veulerie de ce siècle sans âme.
Isabelle de Rancourt, pour lAcropole.info
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1. Tizona était l'épée du Cid Campeador, et par là symbole de la reconquête de l'Espagne sur les musulmans. 2. Martin Aurell Le Chevalier lettré, 2011, Fayard. Martin Aurell est également l'auteur d'un ouvrage joliment intitulé La Vielle et l'épée, analysant les rapports entre les troubadours et le pouvoir politique, dont nous empruntons le titre pour le présent article.
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Commentaires
Il est un peu tard pour aller voir l'exposition, la distance m'en aurait de toute manière empêchée, mais j'inscris grâce à toi le "Chevalier Lettré" dans ma liste de livres à lire prochainement !
Merci donc pour ces lignes. J'ai moi-même un attachement particulier à Durandal, qu'il me plait de voir citée ici...en premier lieu qui plus est ;) A la prochaine!
Merci pour cet intéressant commentaire qui pointe avec justesse un petit raccourci de pensée que nous n'avions pas développé: de toute évidence l'épisode du suicide de Lucrèce ne constitue pas un modèle absolu de vertu, mais bien relatif à une époque donnée, savoir l'époque romaine, compte tenu des lumières dont disposaient les esprits de ce temps - on sait que le suicide était considéré (à tort) par ces grands Anciens comme l'expression la plus haute du courage et de la dignité humaine, qui rend l'homme capable d'affronter sa propre mort au point de la provoquer. Avec le christianisme, nous savons désormais que cette vie dont nous sommes dépositaires ne nous appartient aucunement, et qu'il y a au contraire plus de noblesse encore et d'humble grandeur à accepter la vie jusqu'au bout et à en tirer toujours le meilleur quelles que soient les difficultés à affronter. Ce qui toutefois n'enlève rien au caractère très symbolique de l'acte de Lucrèce, que percevaient également les esprits du mal nommé Moyen Age pour qui la distinction que nous venons de faire apparaissait dans toute sa clarté: le XIIIème siècle voit en effet s'épanouir toute une réflexion au sujet de la vertu naturelle de l'homme sans Dieu - devant les sommets de la pensée atteints par exemple par un Aristote que l'on redécouvre alors, les clercs ne pouvaient que s'interroger quant à la nécessité présumée de la grâce dans l'accomplissement parfait de la nature humaine. Leur réflexion les mena à admettre l'existence d'une vertu naturelle certaine, qui se peut exercer sans les secours de nature surnaturelle de la grâce divine, mais vertu naturelle qui reste toujours imparfaite en raison de la déchéance de l'homme ayant dérogé à sa grandeur première, et non méritoire dans l'ordre de la Rédemption faute de participation à la vie divine, source unique de la sainteté véritable. C'est dans un tel contexte de pensée que la référence à Lucrèce prend tout son sens, comme l'une des plus hautes expressions de la vertu que l'homme est capable d'atteindre par ses seules forces quoique de façon imparfaite.
On retrouve ici l'éternelle querelle autour de la grâce et de la liberté humaine qui traverse toute l'histoire du christianisme, que l'on pense à des hérésies comme le pélagianisme, le protestantisme ou encore le jansénisme - horizons à jamais inépuisables pour la pensée théologique.
Toutefois j'exprimerai, si vous me le permettez, un désaccord sur un point seulement. Vous évoquez Lucrèce qui se suicida par le fer suite à son viol par Sextus, citant là "un modèle de vertu particulièrement impressionnant et noble". Pour la Rome païenne, elle le fut. D'un point de vue chrétien, elle est certes vertueuse de sa chasteté mais est coupable de son suicide.
Reprenons l'analyse de Saint Augustin, dans les premiers livres de la Cité de Dieu. Discutant de la supériorité de christianisme sur le paganisme, il donne cet exemple. La traduction antique de cette tragédie est : Lucrèce est déshonorée car violée, mais se rachète en mettant fin à ses jours. Conception erronée pour le Père de l'Église! Pourquoi Lucrèce serait-elle déshonorée, dés lors qu'elle n'a pas commis de faute? Et, si elle n'a pas commis de faute, pourquoi doit-elle mourir? Lucrèce ne doit pas être célébrée, car elle est meurtrière de la femme chaste qu'elle demeure.
« ils étaient deux; et un seul fut adultère ! » Impossible de dire mieux et plus vrai. Ce rhéteur a parfaitement distingué dans l’union des corps la différence des âmes, l’une souillée par une passion brutale, l’autre fidèle à la chasteté, et exprimant à la fois cette union toute matérielle et cette différence morale, il a dit excellemment: « Ils étaient deux, un seul fut adultère».
Mais d’où vient que la vengeance est tombée plus terrible sur la tête innocente que sur la tête coupable? Car Sextus n’eut à souffrir que l’exil avec son père, et Lucrèce perdit la vie. S’il n’y a pas impudicité à subir la violence, y -a-t-il justice à punir la chasteté ? C’est à vous que j’en appelle, lois et juges de Rome ! Vous ne voulez pas que l’on puisse impunément faire mourir un criminel, s’il n’a été condamné. Eh bien! supposons qu’on porte ce crime à votre tribunal : une femme a été tuées non-seulement elle n’avait pas été condamnée, mais elle était chaste et innocente ne punirez-vous pas sévèrement cet assassinat ? Or, ici, l’assassin c’est Lucrèce. Oui, cette Lucrèce tant célébrée a tué la chaste, l’innocente Lucrèce, l’infortunée victime de Sextus. Prononcez maintenant. Que si vous ne le faites point, parce que la coupable s’est dérobée à votre sentence, pourquoi tant célébrer la meurtrière d’une femme chaste et innocente ?
La cité de Dieu, I, XIX.