Liquidation de Ben Laden et décapitation de régimes arabes : le voile se lève (2/2) PDF
Mercredi, 12 Octobre 2011

Chronique stratégique de Jocelyn Beaumont

L’heure est venue de parcourir les dernières lignes surprenantes du roman Ben Laden, histoire qui pourrait tenir sa place au milieu des plus grands mystères de la théologie, mais histoire terriblement humaine, où le mythe créé a tenté de masquer la logique pragmatique des événements.

Depuis 2001, les légendes les plus originales ont couru sur le responsable présumé des attentats du 11 septembre. Après l’agression américaine en Afghanistan, certains le croyaient déjà mort. D’autres le disaient sous dialyse et grabataire. Une bonne partie des media exécutait une danse macabre autour de sa disparition elle aussi présumée. Puis les fameuses cassettes préenregistrées ravivèrent le génie du mal : Ben Laden était de retour, et il allait le faire savoir à l’Occident. Alternant ses discours avec un jeu de barbes, tantôt brunes tantôt grises, assez amusant[1], Ben Laden se payait le luxe de rajeunir au fil des ans. Comment avait-il pu survivre au Blitzkrieg américain sur Tora Bora ? Des mauvaises langues affirmèrent que la DGSE l’avait eu à portée de tir en 2002 et que la CIA aurait interdit à nos camarades d’ouvrir le feu[2]. Qui le saura jamais ? La suite on la connaît. Des corans trouvés dans des camionnettes volées et quelques autres objets de ce genre. Cela suffit à prouver la trace de l’affreux Ben Laden sur les attentats de Madrid et de Londres. Pourquoi compliquer la mise en scène ? On a le sang, on a les morts. Eh vlan, toute conviction est emportée, tout raisonnement détruit ! Le peuple s’émeut. C’est bien suffisant. La rumeur se substitue à la vérité judiciaire : elle se défait de la tutelle de la preuve. Alors tout est permis. Après 2005, on revoit ce diable de Ben Laden fanfaronner comme jamais à la TV et lancer à tout va ses nouvelles menaces à l’encontre de Big Brother. Les mêmes journalistes qui avaient fêté sa mort prennent gravement l’air des retrouvailles non souhaitées. Puis, entre 2006 et 2010, une certaine habitude se crée à retrouver Ben Laden peu après son faire-part de décès. Si bien que la plus grande probabilité est qu’il est bien vivant, à ce moment-là. A moins qu’il n’ait jamais existé ou qu’il soit vraiment mort en 2001. Et si c’est le cas, alors la momie que les américains ont balancée à la mer n’est rien d’autre qu’un sac de cailloux.

Un cas de logique inversée

Je vous vois venir Hastings : « mon cher Poirot, après tout ce temps, vous n’avez donc pas la moindre preuve ! ». A moins de retrouver notre momie à vingt mille lieues sous les mers, non, effectivement, je n’aurai pas la preuve formelle, pas plus que vous. Mais vous ne comprenez pas qu’on n’autopsie pas un génie, un esprit ! Et Ben Laden a justement vécu et agi aux yeux du monde en tant qu’esprit, bien davantage qu’en être de chair. C’est cela qui importe dans notre enquête. La clé n’est pas dans l’action elle-même : elle est dans l’esprit de l’action ; elle est dans la symbolique que l’on a greffée à l’histoire racontée. C’est pourquoi les détails, les circonstances de l’action – savoir si Ben Laden était bien vivant à tel moment, où il se cachait, s’il était en bonne santé – n’ont absolument aucune importance. Car nous sommes face à une logique inversée. Nous confondons les causes et les conséquences, le moteur et la chose mue. Si bien que nous sommes incapables de savoir si Ben Laden a été un moteur ou une chose mue, au cours des événements de la dernière décennie. Nous omettons un peu facilement d’imaginer qu’il a pu être les deux, à savoir un moteur mû. Nous sommes terriblement tentés de croire qu’il travaillait passionnément pour le compte des Américains, à cause de ses connivences passées avec la CIA. Mais le fait est là : Ben Laden ne travaillait pas véritablement pour les Américains et ce sont eux qui l’ont tué, lui, le mythe, et peut-être bien l’homme également. Ce qui est certain, c’est que mort ou vif, Ben Laden ne fera plus jamais parler de lui. La morale de toute l’histoire peut se résumer ainsi : Ben Laden a été un cerveau brillant, mais pas aussi brillant que la CIA et le Pentagone réunis.

Mais revenons à notre logique inversée. Tout le monde a couru après Ben Laden, comme le chien excité et joueur se rue sur le bâton lancé. Autant courir après l’ombre de Lucky Luke, car celui qui court après Ben Laden tombera nécessairement… sur un os. En verrouillant notre regard sur les os laissés par Ben Laden, nous avons omis de guetter la main qui jetait, et plus encore celle qui pouvait agir dans le champ étendu de notre désintérêt. Exactement comme dans un numéro de prestige. Le magicien pourrait faire n’importe quoi pour épater les yeux avec sa main gauche… tant que c’est la droite qui dirige. De même Ben Laden aurait pu parler javanais, faire des démonstrations de tir, se montrer en imam éloquent, se raser… Tous nous aurions été captivés par ces mouvements aussi clownesques qu’inutiles à notre compréhension des choses. Parce qu’ils relèvent de la répétition, du pré-enregistrement, de la mise en scène.

Un homme devenu inutile, une disparition opportune

Quel élément peut donc nous sortir de l’impasse Ben Laden ? Il s’agit bien sûr des mobiles. Si Ben Laden – ou son mythe si vous préférez – avait péri à New York ou à Tora Bora en 2001, si rien n’avait été entrepris pour le faire survivre tout le temps nécessaire, alors rien n’aurait pu légitimer auprès de l’opinion publique américaine le maintien des troupes US en Afghanistan. Et je m’attacherai à vous le montrer un autre jour, le plus grand défi de l’administration américaine n’est pas tant de convaincre l’opinion internationale que sa propre opinion publique, pacifique de nature mais sentimentale. C’est pourquoi celui qui veut neutraliser l’empire américain devra privilégier le retournement de l’opinion contre ses maîtres à l’assaut technologique et militaire. Quoiqu’il en soit, la mort de Ben Laden (2 mai) coïncide joliment avec l’annonce du retrait des troupes d’Afghanistan par le président Obama (23 juin), 10 ans après le lancement de la « contre-offensive ». Fin de l’alibi, fin du voyage. Ou plutôt devrait-on dire cyniquement : fin du voyage, fin de l’alibi !

Ben Laden meurt précisément parce qu’il ne sert plus à rien sinon à causer des problèmes à l’administration américaine parce qu’elle a collaboré avec lui quand il s’agissait d’armer et de renseigner les moudjahidines pour stopper l’ogre russe en Afghanistan, alors en route vers les mers chaudes de l’Océan indien. C’était en 1978 (à cela, rien d’extraordinaire : Brzezinski, ex-conseiller de Carter, l’avouait publiquement au Nouvel Observateur en 1998[3]). Ben Laden capturé vivant, c’est l’ouverture d’une enquête judiciaire contre des personnalités de l’administration, et donc une sacrée épine dans le pied de l’Empire, vis-à-vis de l’opinion internationale cette fois-ci. Ben Laden exécuté violemment, c’est le regain d’estime d’une opinion publique aux anges pour son administration, alors que toute l’opération menée en Afghanistan se scelle par un véritable fiasco. Ben Laden annoncé mort, c’est la jouissance psychologique de tout un peuple devant l’élimination de son bourreau multirécidiviste, ou présenté comme tel. Pourquoi Ben Laden est-il exécuté sur-le-champ ? Un, parce qu’une élimination violente efface d’un seul coup l’idée que le président Obama et son prédécesseur aient pu volontairement le laisser filer durant des années, en le gardant sous le coude pour le faire mourir au moment venu. Deux, pour la simple raison que les services de renseignement savent à peu près tout de lui et de son organisation. Ils n’ont pas besoin d’aveux. Pourquoi le président Obama attend-il donc huit mois pour ordonner l’assaut, une fois informé du lieu où se cache Ben Laden ? Deux raisons principales : un, parce qu’il a fallu plusieurs mois aux Américains pour négocier la mort de Ben Laden avec l’armée pakistanaise, qui protège le fakir (d’où la proximité de son refuge avec la base militaire). Des signaux le montrent (déplacement de tout l’état-major américain au Pakistan pour une affaire de faible importance[4]/annonce d’une collaboration plus étroite entre la CIA et l’ISI au lendemain de la mort de Ben Laden[5], alors que la planète médiatique accuse le Pakistan d’avoir caché le terroriste et s’étonne de ne pas voir les Etats-Unis menacer le Pakistan). Deux, parce que l’époque en question ne se prête pas encore tout-à-fait au revirement magistral de la politique arabe de Washington.

Une mort de larron transformée en sacrifice rédempteur

L’heure de Ben Laden n’a pas encore sonné. Il faut attendre. Que faut-il donc attendre ? L’enclenchement irréversible d’un autre événement. Et cet événement, c’est bien sûr la faille sismique qui, d’un coup, a ébranlé tout le monde arabe, à la surprise générale. Commencée avec l’immolation par le feu d’un marchand de sardines tunisien, l’irruption du monde arabe est validée par l’engloutissement de Ben Laden, avec la logique, le timing, la symbolique et le rituel d’un sacrifice humain. Est-ce à dire que l’on condamne un innocent ? Bien sûr que non. Simplement on se sert de son cadavre pour catalyser une énergie considérable dans un sens donné, c’est-à-dire dans le sens d’une libération complète de l’Amérique ‘prisonnière’ du terrorisme. La mort de Ben Laden donne lieu à un étonnant plébiscite de l’action sanglante de Washington. C’est pourquoi, oui, il y a de très fortes chances pour que ce soit bien le corps de Ben Laden qui ait été immergé et non un sac de cailloux. La mort de Ben Laden est incompréhensible, si on ne la regarde pas comme un feu d’artifice réjouissant des intérêts multiples. Exactement comme d’autres événements connus dans l’histoire de l’Amérique. De même la vie de Ben Laden demeure-t-elle incompréhensible si l’on ne voit pas qu’elle se résume à un parfait jeu de dupes bien plus qu’à une franche collaboration entre son organisation Al-Qaeda et les services secrets américains.

L’atout du djihad islamique mais l’excuse de Washington

Une fois armé du soutien américain contre les Russes en 1978 et 1979, Ben Laden, fervent représentant du fondamentalisme islamique,  choisit de se retourner contre Big Brother en dirigeant l’organisation créée par Washington (Al-Qaeda) contre ses véritables maîtres. C’est le djihad. Les relations personnelles de Ben Laden avec l’Arabie saoudite lui procurent une opportunité sans précédent de financer sa guerre sainte. Pitoyable ennemi de l’Amérique ! Il ne va cesser d’être utilisé pour servir de justification et d’alibi à la politique étrangère américaine. Ce n’est pas si facile de manipuler la CIA ! Même lorsque lançant ses avions sur Manhattan, Ben Laden ne s’aperçoit pas (ou trop tard) que bizarrement, on a laissé passer ses hommes, on a disposé des explosifs dans des tours qu’il avait seulement prévu de percuter. Incroyable naïveté du cerveau pensant d’Al-Qaeda, si ingénieux soit-il ! La suite on la connaît. Affaibli physiquement, Ben Laden continue sa croisade en essayant de galvaniser le monde arabe derrière lui, à l’aide de messages vidéo et audio. Et cela marche. Des gens qui n’ont rien à voir avec Al-Qaeda vont se faire exploser partout au Maghreb et jusqu’en Indonésie, leurs complices se réclamant de l’organisation dans le seul but d’obtenir des financements saoudiens. Ces deux phrases résument à elles seules l’existence d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI)[6]. Mais qui est vainqueur dans le jeu de Ben Laden ? C’est encore une fois Washington. Renforcement de la sécurité intérieure au détriment de nombreuses libertés du citoyen américain (Patriot Act I et II), mesures exceptionnelles de patriotisme économique, déclenchement d’une guerre mondiale contre le terrorisme avec le soutien de l’OTAN, sur les zones d’intérêt américaines : Washington est vainqueur sur tous les fronts. Et plus ‘Al-Qaeda’ frappe ou menace de le faire, plus la légitimité de Washington s’accroît, quitte à créer de toutes pièces des circonstances d’attentat pour entretenir la psychose collective et obtenir le soutien militaire d’Européens réticents (France et Allemagne notamment)[7]. Désormais le voile se lève sur la politique arabe de Washington comme sur l’ensemble de l’Orient arabo-musulman. La mort de Ben Laden est tellement chargée de symboles et de déflagrations qu’elle annonce, comme un signal, l’émergence d’une nouvelle ère, celle de la métamorphose de l’empire.

Genèse d’une reconversion dans le désert

Quand les Etats-Unis ont entamé leur croisade contre le terrorisme, se trouvant, comme chacun le sait désormais, des ennemis de substitution à l’URSS, certains penseurs en retrait, tel Zbignew Brzezinski, dans l’ombre triomphante de Samuel Huntington, avaient compris que le plus grand défi du 21ème siècle serait d’adapter les Etats-Unis, superpuissance militaire et impériale unique, à un monde dans lequel les conflits entre puissances politiques s’éloignaient de plus en plus des seuls champs de bataille classiques. Les guerres de propagande, depuis 1940, nous ne nous ont donné qu’un très modeste aperçu de ce qu’il est possible de faire aujourd‘hui. La guerre froide a été un très beau ballon d’essai de concurrence technologique entre deux Etats. Mais il est inutile de démontrer que les progrès technologiques ont décuplé depuis ce temps-là. Star Wars a de quoi faire rigoler par sa ringardise. Depuis la mort d’Huntington en 2007 et le retour au premier plan de Brzezinski, des changements inouïs sont apparus dans la politique étrangère américaine. Le ton a changé. La méthode également. Les manœuvres agressives des légions impériales et les harangues du président Bush appartiennent à un autre siècle, dans lequel les Etats-Unis se sont battus à l’ancienne pour conquérir leur hégémonie. Est-ce à dire qu’en constatant le reflux de leurs troupes en Irak et en Afghanistan, nous assistions au déclin de l’Empire ? Quel raisonnement stupide ! Quelle naïveté spontanée semblable à celle de Ben Laden ! Comme si le géant n’allait pas se défendre durant la totalité du siècle qui s’ouvre devant nous ! Comme si des concurrents crédibles pouvaient à moyen terme menacer sérieusement son hégémonie ! Le budget de la Défense chinoise reste plus de dix fois inférieur à celui des Etats-Unis (60 milliards $ contre 600 selon les estimations minimales).

Le Centre français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) le relevait il y a peu, citant le Washington Post[8], les Etats-Unis ont doublé en dix ans les moyens de leur communauté du renseignement (budget et personnel). Que se passe-t-il au juste ? Nous assistons à la mutation subtile de l’hyperpuissance, non pas à sa disparition. Autrement dit, moins de militaires bourrins et gauches, plus d’agents expérimentés et farceurs. Nous assistons à l’immersion de la force américaine, en même temps qu’à l’immersion de Ben Laden, l’une broyant l’autre. Et où nous ramène ce sous-marin invisible ? Au Moyen-Orient, évidemment, là où tout a commencé. Là où nous avons regardé benoîtement le président Sarközy débarquer en héros sur les plages de Benghazi.

Pas de printemps pour Sidi

La symbolique de l’immersion renvoie au largage de la politique antiterroriste des Etats-Unis, dont on sait qu’elle quitte définitivement le rang de priorité numéro une. Le dernier rapport (juin 2011) de la Maison Blanche sur la question, National Strategy for Counterterrorism, publié simultanément à la mort de Ben Laden, évacue totalement le concept de guerre globale contre le terrorisme. Et ce qui est intéressant, mon cher Hastings, c’est qu’on y trouve officiellement le lien subtil entre Ben Laden et les Révolutions arabes. L’abandon de la Global War against Terrorism se justifie ainsi : « Les révoltes arabes et la mort de Ben Laden ont changé la nature de la menace terroriste »[9]. On savait déjà que l’antiterrorisme n’était plus une spécificité occidentale, que les Russes et les Chinois avaient traduit ce concept dans leurs propres politiques de sécurité. On ne savait pas en revanche que les révoltes arabes avaient changé la donne ! La mort de Ben Laden et l’excitation arabe auraient dû bien au contraire déclencher des réflexes de sécurité extrêmes ! Il n’en est rien ! Washington abaisse les barrières de vigilance ! Pourquoi ? Parce que le vent a tourné, vous disais-je ! Washington fait un virage à 180° dans sa politique arabe[10]. Les ennemis d’hier sont les amis d’aujourd’hui, et vice versa. Adieu brutal à toute la clique soutenue durant des décennies. Adieu à Ben Ali, Moubarak et Kadhafi. Adieu à des régimes décapités. Bienvenue aux extrémistes musulmans, à cette autre clique, jadis listée, surveillée, et pourchassée, désormais reconnue politiquement ou aidée logistiquement. La mort de Ben Laden sacralise ainsi la mort de la lutte antiterroriste et anti-islamique.

Pendant que les chantres de la démocratie chatouillent leurs lyres du bout des doigts et osent des comparaisons inexactes entre le Printemps des peuples (libérés de l’emprise moscovite) et le supposé Printemps arabe, un événement de grande ampleur passe sous silence. Ces régimes égyptien, libyen et tunisien avaient été soutenus par les Etats-Unis parce qu’ils constituaient un verrou, un mur dressé contre l’islamisme. Ils garantissaient à l’Orient arabe une relative stabilité politique après la décolonisation. Leur fonction était de geler toute velléité de conflit hétéroclite, du type de ceux qui sévissent aujourd’hui. Que dire de l’onde de choc qui a lézardé la muraille politique de ces pays et sabré leurs dirigeants ? Elle a produit, à un degré moindre, le même effet que la chute du mur de Berlin. Avec deux conséquences immédiates : la progression de l’islamisme dans toute la zone concernée et la déstabilisation politique de la région pour une longue durée.

Une stratégie programmant le chaos

Au milieu du désordre ambiant causé par les émeutes, difficile d’échapper au tourbillon de poussière. Tout le monde n’y voit que du feu. C’est clair, le peuple grogne et veut plus de libertés. Ce grand bazar est spontané. Oui et non. Oui parce que rien ne télécommande des esprits abrutis par une onde de choc, capables de tout. Non, parce que cette onde de choc n’est pas le fruit du hasard. Un facteur déclencheur a œuvré sournoisement en amont. Le signal a été donné. Tant et si bien qu’il a suffi de provoquer la crise, de semer dans chaque esprit l’idée selon laquelle il n’y avait plus de police et de justice, pour que ce soit d’un instant à l’autre le chaos. En cause ? Washington, toujours Washington. Les Français ? Ils ont terminé le sale travail dont Washington se lassait. Jamais l’Otan n’aura servi la stratégie américaine aussi généreusement. Les preuves émergent, lentement, mais nous en savons bien assez.

Tout le monde sait que l’armée égyptienne bénéfice d’une « aide » budgétaire américaine élevée à 1,3 milliard de $. Les Etats-Unis ont vu d’un mauvais œil que l’armée utilise le matériel payé sur ses deniers pour tirer sur la population. Mais plus encore, ils ont estimé indispensable de faire participer les islamistes au pouvoir. C’est la reconnaissance presque immédiate du parti jusque-là interdit des Frères musulmans. Barak Obama avait, depuis son discours du Caire de juin 2009, demandé au président Moubarak cette libéralisation politique. Ce dernier ne s’est jamais exécuté. Il le paye de sa tête[11]. Mais n’allons pas croire que la tête de Moubarak soit le prix d’une insolence passagère. Comme celle de ses camarades, elle est la conséquence d’un déploiement intense de la stratégie américaine sur Internet notamment. « On n’a jamais vu ça. Des révolutions arabes montées et pilotées par Internet en Tunisie et en Egypte ! Ce n’est qu’un début », dixit Alain Juillet, ancien Haut responsable à l’Intelligence économique (HRIE) et directeur du renseignement à la DGSE.

Un arsenal inimaginable : révélations en série

La bulle du secret éclate lorsque le 27 janvier 2011, le magazine américain The Atlantic (Boston) publie[12] la version traduite d’un manuel d’insurrection de 26 pages délivré par la CIA aux émeutiers égyptiens. Consignes de base, techniques de prise du pouvoir, schémas stratégiques de déploiements coordonnés, techniques de guérilla (ciblage des points faibles des véhicules blindés sécurisés, harcèlement des forces de police). Tout y est ! Sur la couverture du manuel, il est conseillé de le diffuser uniquement sous forme papier, « pour qu’il ne tombe pas aux mains de la police ou de la sécurité d’Etat ».

A la mi-mars, le groupe Anonymous et The Guardian abattent deux faux nez de Washington dans cette affaire, en révélant que les sociétés Booz Allen Hamilton et Ntrepid, mandatées par l’US Air Force, ont conçu un logiciel nommé « Metal Gear » destiné « à la collecte et à la diffusion d’informations sur les réseaux sociaux, avec la création et la gestion de dizaines de milliers de fausses identités numériques réalistes, immergées dans des réseaux comme Facebook »[13]. On apprend au passage que ce programme de manipulation s’inscrit dans une manœuvre plus ancienne commencée en 2006 avec la création de la chaîne de TV Barada, installée à Londres et diffusée en direction de la Syrie, financée à hauteur de 6 millions de $ via le Mouvement pour la justice et le développement, selon Wikileaks[14].

 

 

En avril, Michael Posner, sous-secrétaire d’Etat américain aux droits de l’homme, déclare[15], que «l’administration américaine a dépensé, depuis deux ans, 50 millions de dollars au développement de technologies visant à rendre anonymes les activistes pro-américains, avec des séances de formation pour 5000 militants » véritable armée clandestine payée et entrainée par les services secrets américains. L’administration aide notamment les militants à accéder aux technologies permettant de contourner les blocages du Web par les Etats, à sécuriser leurs textos et leurs messages vocaux et à empêcher les cyberattaques contre leurs sites.

Le 11 mai 2011, l’hebdomadaire suisse L’Hebdo publie[16] une interview de Hicham Morsi, l’un des trois fondateurs de la société Academy of Change, créée en 2006 dans le but d’aider au pilotage de la révolution depuis Londres, Vienne et Doha : « Nous avons commencé à nous documenter en 2003 sur la manière de faire tomber un régime. Nous avons tout examiné, de la guérilla aux attentats terroristes, en passant par les méthodes légales. (…) Nous avons produit des chansons, des poèmes et des vidéos, utilisé des fillms grand public comme Matrix pour que même la population illettrée y ait accès. Nous avons discrètement formé entre 400 et 500 jeunes. Les plus doués devenaient à leur tour des éducateurs ».

Pour finir, last but not least, le 12 juin 2011, le New York Times révèle[17] que le Département d’Etat, au prétexte de « défendre la liberté d’expression », et s’abritant derrière l’ONG New America Foundation, a investi 70 millions de dollars pour la création d’une « valise internet », un kit sur mesure pour « cyber-activiste » pouvant ainsi opérer sur Internet même en cas de coupure décidée par un Etat. Elle comprend un ordinateur portable bardé de nouvelles technologies permettant de le transformer en un véritable émetteur WiFi afin de se connecter secrètement à n’importe réseau satellite. Cette « valise » a été distribuée par les agences de renseignement américaines dans tous les pays que les Etats-Unis entendaient déstabiliser (Tunisie, Syrie, Egypte et Yémen).

Vous ne m’avez pas cru, Hastings, quand je vous disais que la mort de Ben Laden signait la fin d’une époque. Je n’osais pas dire la fin d’un siècle. Eh bien voici sous vos yeux et en images un petit échantillon de ce que sera la nouvelle diplomatie numérique des Etats-Unis du 21ème siècle. Vous avez raisonné comme un affreux historien incapable d’intégrer les évolutions de son temps à ses leçons tirées de l’histoire. Vous avez réduit l’histoire à un fossile et mis l’empire américain dans le panier des autres empires déjà condamnés. Erreur de taille, qui rend votre vision prospective complètement flouée. Parce que cela fait belle lurette que cet empire-là a les yeux plongés dans le 21ème siècle, à l’heure où vous découvrez ces coups fourrés.

Un joker pour cible

La stratégie américaine de défragmentation de l’Orient arabe pourrait faire l’objet d’une nouvelle chronique. Mais assez de cartes dévoilées aujourd’hui. Renversez vous-même le prisme, et vous trouverez la lumière au milieu du chaos arabe. Vous comprendrez alors d’un seul coup comment il est possible de contrôler des masses hétéroclites, désordonnées et rebelles, et comment on peut les diriger dans un sens précis. La cible de cette marée musulmane ? Observez le sens des vents.

Voici une carte joker : Alec Ross, brillant garçon de 39 ans, conseiller d’Hillary Clinton pour l’innovation et les questions d’Internet. Alec Ross a littéralement converti la diplomatie américaine à la « révolution 2.0 ». Se livrant aux Inrockuptibles [18] le 09 février 2011, il affirmait : « L’une de mes missions au département d’Etat est de changer l’image des Etats-Unis dans le monde musulman grâce aux technologies et aux médias sociaux. Quand un Etat contrôle et verrouille la presse et Internet, il est difficile de communiquer directement avec les activistes locaux. Il faut donc être diplomate, rencontrer le gouvernement, expliquer, influencer. C’est l’art de maximiser le pouvoir des technologies au service de buts diplomatiques ». Changer l’image des Etats-Unis ! L’une de ses missions ! Avouez que ça aurait plu à OSS 117 ! Où est la clé ? Dans l’image, Hastings, dans la guerre de l’image ! Et qui peut rivaliser d’images, selon vous, dans l’Orient arabe ? A vous de jouer.

Epitaphe pour un antihéros

On pourra toujours pinailler sur les détails de l’histoire que je viens de vous raconter, se demander si on a vraiment laissé passer les hommes de Ben Laden à l’aéroport Kennedy ou s’il ne s’agissait pas plutôt de fausses barbes. Si le manuel des émeutiers égyptiens a eu un réel impact sur le déroulement des rébellions… Je vous l’ai dit : dans cette histoire arabe, les détails de ce genre, les arabesques, ont précisément été conçus pour occuper tout votre temps et vous désintéresser des vraies grandes questions stratégiques. Si bien que les plus fiers penseurs se rangent aujourd’hui parmi deux catégories : ceux qui croient à l’unicausalité américaine du mal, et ceux qui parient sur le déclin prochain de Big Brother. Deux pensées antagonistes, mais similaires dans leur naïveté. La complexité du rôle de Ben Laden, volontaire et involontaire, est là pour le prouver. Acteur et détracteur de l’Amérique, il nous a rendus schizophrènes. Apparaissant et disparaissant, à la manière des esprits, il a semblé constituer, pour reprendre le mot d’Aragon, « la clef des chambres interdites de notre maison » (entendez de nos préoccupations). Il n’a été en réalité qu’un espion espionné, un manipulateur manipulé, un terroriste terrorisé, un mauvais larron exécuté.

Jocelyn Beaumont
pour lAcropole.info

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[1] NBC Nightly News, 29 octobre 2007, “Was Bin Laden Last Video Faked ?” : http://www.msnbc.msn.com/id/21530470/ns/nightly_news/t/was-bin-ladens-last-video-faked/

[2] « Les talibans avaient offert la livraison de Ben Laden à la DGSE », L’Express.fr, 20 mai 2011.

[3] Zbigniew Brzezinski : “Pourquoi et comment j’ai financé Ben Laden en Afghanistan”, Le Nouvel Observateur, 15 janvier 1998 (soit trois ans avant le 11 septembre ! Brzezinski sera moins bavard à l’avenir sur Ben Laden…). Article repris sur le site suivant : http://www.algerie-focus.com/2011/05/02/zbigniew-brzezinski-pourquoi-et-comment-jai-finance-ben-laden-en-afghanistan/

[4] « Le 23 février 2011, dans une station balnéaire pakistanaise, le général Ashfaq Kiyani, le chef d’état-major pakistanais, assisté d’un général deux étoiles, rencontra l’amiral Mike Mullen, chef d’état-major interarmées américain, assisté de son côté par le général David Petraeus, chef de l’UsCentralCommand en Afghanistan, ainsi que trois autres hauts responsables. Officiellement pour trouver une solution au ‘cas Davis’ (agent consulaire américain, arrêté à Lahore le 27 janvier pour le meurtre de deux jeunes pakistanais dans un quartier pauvre). (…) On peut s’interroger sur une rencontre à un tel niveau pour cette affaire, et entre militaires, alors qu’elle aurait dû logiquement être traitée entre diplomates. Rien n’a filtré de cette réunion, mais il est probable que Ben Laden fut au centre des discussions »,  Général Michel MASSON (ancien directeur de la DRM de 2005 à 2008), Obama et le renseignement américain contre Ben Laden, CF2R, mai 2011.

[5] « Washington renonce à prendre ses distances avec Islamabad », Le Figaro.fr, 09 juin 2011 : http://www.lefigaro.fr/international/2011/06/08/01003-20110608ARTFIG00745-washington-renonce-a-prendre-ses-distances-avec-islamabad.php

[6] « AQMI, un phénomène de grand banditisme strictement algérien », selon l’ancien directeur du renseignement de sécurité de la DGSE, Alain Chouet. Source : http://www.cf2r.org/fr/tribune-libre/le-printemps-libyen-sera-orageux.php (04 mai 2011).

[7] « Al-Qaeda disculpée des attentats de Londres », Le Figaro.fr, 15 octobre 2007.

[8] CF2R, « Les moyens insuffisants du renseignement français », 5 mai 2011 : « Le budget du renseignement américain est passé de 27 milliards de dollars en 1997 à 80 milliards en 2010 (dont 27 milliards de dollars pour le seul renseignement militaire), c'est-à-dire qu'il a plus que triplé. Avant le 11 septembre 2001, La CIA comptait environ 17 000 employés. Elle a depuis augmenté ses effectifs de plus de 50%. Un dossier réalisé en 2010 par le Washington Post révèle que 1 271 agences gouvernementales et 1 931 compagnies privées réparties sur 10 000 sites à travers le pays travaillent sur le renseignement ou la lutte antiterroriste. Le dispositif emploie 854 000 personnes qui disposent d'accès à des informations secrètes et 33 bâtiments ont été construits à cette fin rien que dans l'agglomération de Washington. Mais les services de renseignement américains sont devenus si tentaculaires qu'il est impossible d'en connaître avec précision, le budget, l'efficacité ou le domaine d'intervention et les effectifs. La « machine » produit plus de 50 000 rapports par an ».

[9] “Since the beginning of 2011, the transformative change sweeping North Africa and the Middle East— along with the death of Usama bin Laden—has further changed the nature of the terrorist threat”. Source : http://www.whitehouse.gov/sites/default/files/counterterrorism_strategy.pdf

[10] Consulter l’excellent article : « La redéfinition de la stratégie de sécurité nationale américaine », Gilles VANDAL, La Tribune, 30 mai 2011. Source : http://www.cyberpresse.ca/la-tribune/opinions/201105/30/01-4404181-la-redefinition-de-la-strategie-de-securite-nationale-americaine.php

[11] « Armée, Frères musulmans et Etats-Unis », Emmanuel DUPUY (Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe), Chroniques de la Gauche Moderne, 11 février 2011.

[12] « Egyptian Activists' Action Plan: Translated », The Atlantic, 27.01.2011 : http://www.theatlantic.com/international/archive/2011/01/egyptian-activists-action-plan-translated/70388/

[13] Sources : « L’armée américaine infiltrée dans les réseaux sociaux ? », Le Nouvel Observateur, 17 mars 2011 : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/vu-sur-le-web/20110317.OBS9858/l-armee-americaine-infiltree-dans-les-reseaux-sociaux.html / The Guardian, 17 march 2011 : « Revealed: US spy operation that manipulates social media » : http://www.guardian.co.uk/technology/2011/mar/17/us-spy-operation-social-networks

[14] Information reprise par le Washington Post : « U.S. secretly backed Syrian opposition groups, cables released by WikiLeaks show”, 18 avril 2011 : http://www.washingtonpost.com/world/us-secretly-backed-syrian-opposition-groups-cables-released-by-wikileaks-show/2011/04/14/AF1p9hwD_story.html

[15] Source AFP : http://www.activistpost.com/2011/04/us-trains-activists-to-evade-security.html

[16] « A l’école de la révolution », L’Hebdo, 11 mai 2011 : http://www.hebdo.ch/a_lecole_de_la_revolution_102803_.html

[17] « U.S. Underwrites Internet Detour Around Censors”, The New York Times, 12 juin 2011 : http://www.nytimes.com/2011/06/12/world/12internet.html?_r=2&hp

[18] « Alec Ross et la diplomatie digitale US » : source : http://www.tilouinepresse.com/archives/181

 

Commentaires

 
#2 Kahedin 14-10-2011 13:10
Bravo à l'auteur de cet article, on en trouve rarement de cette qualité!
 
 
#1 Savinien 13-10-2011 17:38
Article très instructif et pertinent.
Mes compliments à monsieur Beaumont!
 

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