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Chronique littéraire de Philippe Raut-Hénède

Notre société vit un nombre incommensurable d'évolutions, voire de révolutions. La plupart restent latentes, parfois si longtemps qu'on n'en découvre les effets que des décennies après. Beaucoup également s'avancent comme des serpents de mer, et tandis que ses progrès les plus importants se passent en dessous du niveau de l'eau, quelques pointes, quelques écailles, quelques tronçons du corps émergent à la surface. C'est ce qu'on constate pour le passage du livre imprimé, du vieux codex de près de deux mille ans, au livre dématérialisé.
Il y eut récemment dans Répliques1 un débat très intéressant opposant Frédéric Beigbeder et François Bon sur cette question. Le premier défendait le vieux livre papier, tandis que l'autre soutenait les innovations technologiques, tous deux se prévalant d'un même amour de la littérature. Il faut regretter que les débats soient restés trop souvent restés à la surface des choses, en s'intéressant davantage au côté affectif, qui n'est certes pas à négliger, mais trop au dépens du rationnel. Ainsi Beigbeder, profitant de l'occasion pour se mettre en scène, racontait quel plaisir il avait eu plus jeune à lire les vieux ouvrages poussiéreux de la bibliothèque de son grand-père, à caresser leur reliure en cuir, à sentir l'odeur de l'encre et du papier tout en s'asseyant dans un épais fauteuil alors que seul le tic-tac de l'horloge remplissait la pièce. A quoi François Bon répondait bêtement en faisant l'analyse chimique du papier après l'avoir pesé. Reconnaissons qu'il eût été ardu d'argumenter en une heure: la persuasion est dans ce cas plus efficace. Mais les questions qui ont été posées pendant cet entretien, si elles n'ont pas amenées de réponses satisfaisantes, n'en sont pas moins d'un grand intérêt.
Mais avant de récapituler les arguments en faveur ou contre le livre numérique, peut-être serait-il bon de prendre conscience qu'il ne s'agit pas d'un simple détail technique. Le passage du papier à l'immatériel, au delà du vil aspect économique que cette émission a voulu ignorer, traduit un profond changement de civilisation. Non pas du reste qu'il le déclenche: il en est uniquement partie prenante, mais en sera peut-être l'un des grands révélateurs d'ici quelques années. Les quelques lignes qui vont suivre montreront qu'il ne s'agit pas d'un malheureux changement de support, mais d'un bouleversement de nos habitudes, de notre rapport à la culture, et même de notre tournure d'esprit. Au demeurant, nous ressentons déjà cette mutation qui dépasse largement le cadre de l'alternative papier/numérique, mais que le choix de l'un ou de l'autre est appelé à entériner.
Commençons par nous intéresser aux arguments en faveur du livre numérique:
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Tout d'abord celui-là devrait coûter moins cher, avantage dont nul ne pourrait nier l'apparent intérêt: l'accès plus aisé à la culture pour les plus défavorisés. Notons que des bibliothèques numériques gratuites de livres tombés dans le domaine public sont depuis longtemps disponibles sur internet.
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De par son caractère numérique, il permet de regrouper une bibliothèque immense dans un espace réduit, tel qu'un iPad, une liseuse, un ordinateur, etc.
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Il facilite énormément les recherches: alors qu'il faut des heures pour trouver une phrase dans Proust, voire des mois lorsqu'on ne connait pas l'auteur, une boite de dialogue nous fournit en un instant le mot, l'expression que l'on voulait identifier.
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Ce serait également la fin des ruptures de stock, comme des introuvables. Et les épuisés pourraient être numérisés et mis en ligne à la disposition des lecteurs. C'est ce que fait actuellement Gallimard, avec un catalogue de trois cent mille titres.
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Le livre papier actuel est de mauvaise qualité2: d'après les spécialistes, l'encre s'effacerait en moins d'un siècle; quant au papier, il se décomposerait en un peu plus du double; et ce sont les reliures qui tombent les premières: la colle ne résiste pas au temps et ne tient qu'une trentaine d'années environ. Une logique économique de profit a présidé à la conception de ce modèle à l'obsolescence programmée. En clair, ce que nous avons écrit ces dernières années, s'il n'est pas réimprimé assez rapidement, disparaitra sans retour, comme les livres XI à XIX de Tite-Live. Le numérique permettrait au contraire de copier rapidement et infiniment.
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Qu'il soit considéré comme un argument en faveur ou en défaveur, il reflète néanmoins une possibilité importante de changement. Je veux parler de l'interactivité du livre numérique. L'Oulipo s'était déjà amusé à faire des livres à choix multiples; il existe désormais des romans policiers où des liens hypertextes permettent de consulter une vidéo sur internet. Cet aspect serait démultiplié avec le livre dématérialisé: notes consultables par ses contacts, choix de citations, recommandations, voire pour ceux qui se sentiraient en veine, correction d'un texte à sa sauce: la limite n'est que celle de l'imagination. François Bon faisait remarquer à ce sujet qu'il était prévu par les acteurs du marché de faire du livre un véritable média social où l'échange prendrait une part fondamentale.
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Autre argument du même genre, quoique plus douteux, et que défendait le même bonhomme, le caractère progressiste de cette innovation technologique. C'est toujours le « il faut être absolument moderne » de Rimbaud. C'est partir du constat que l'on évolue toujours: qu'on est passé du volumen au codex, puis à l'incunable, etc. Mais évolution n'est pas toujours progrès.
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Enfin, argument qui va un peu de pair avec le précédent, l'inéluctabilité de cette évolution. Pour François Bon, cette révolution est irréversible; il faut donc s'y installer au plus tôt pour ne pas voir la littérature réduite à rien. Cette position est d'ailleurs partagée en pratique par LivresHebdo qui ne s'interroge guère sur la pertinence du passage au numérique, mais qui consacre plusieurs pages chaque semaine sur les tractations des éditeurs avec Amazon ou Apple, la progression des ventes numériques de telle librairie, etc.
En somme, le livre numérique est avant tout pratique: il permet d'avoir tout sur le champ avec soi.
Le livre papier n'offre évidemment pas ces avantages matériels, et ce n'est pas sur ce terrain que ses défenseurs se placent:
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Pour l'heure, le livre numérique est encore rudimentaire: on ne peut pas utiliser un écran à cristaux liquides en raison de la luminosité jugée désagréable pour les yeux3 et par suite déconcentrante. Il ne permet pas encore l'intégration d'images. Mais c'est le genre de détails qui seront vraisemblablement réglés sous peu.
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Le problème de la fiabilité numérique, qui touche deux aspects. D'une part les supports d'enregistrement ne durent guère de temps, voire sont programmés pour s'éteindre, et plus l'utilisation en est fréquente, plus ils se démagnétisent. Et malheureusement, l'industrie n'a aucun intérêt à ce que défaut disparaisse. D'autre part quelle est la fiabilité de la transmission? Actuellement, on ne compte pas le nombre de fautes, même dans des sites universitaires dédiés à la littérature4. On sait en effet que l'attention se relâche devant l'écran, comme on le verra plus loin.
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Le livre numérique va tuer la librairie, du moins la librairie dans sa matérialité. Effectivement, on ne compte plus le nombre de boutiques qui ont fermés, brisées par l'essor d'Amazon, PriceMinister, AbeBooks, etc. Le livre numérique les rendrait absolument obsolètes. Avec la fin des librairies viendra également la fin d'un certain mode de vie, notamment la longue flânerie dans les rayons qui aboutit parfois à la découverte d'une perle. La remarque vaut également pour les bibliothèques.
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On n'y reviendra pas, mais il y a la perte du contact physique avec le livre, auquel sont attachés les bibliophiles.
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Quant au caractère inéluctable de cette évolution, si elle effectivement programmée, rien n'oblige à s'y soumettre pour le moment: on ne va pas commettre une erreur avant d'y être absolument contraint. A ma connaissance, il a toujours été plus noble de se battre avant de rendre les armes!
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Mais l'argument le plus intéressant, qui semble rentrer en contradiction avec le premier, est liée à la notion délicate de fixité. La télévision nous avait habitué au zapping; internet nous perturbe en permanence: courriels, chat, infos urgentes, musique, tout est information, mais surtout saturation, encombrement d'informations: c'est un fait connu que notre cerveau, en merveilleuse machine qu'elle est, s'adapte à toutes les circonstances, et devient multi-tâches. Comme le fait remarquer Beigbeder, comment lire consciencieusement par le truchement d'un outil qui nous perturbera sans cesse? D'autre part, c'est tout une manière de lire qui va disparaître avec ce moyen: la lecture, comme le rappelle Finkielkraut, est une activité solitaire, dans un état de réceptivité avant tout: le dialogue avec l'auteur est secondaire. Avec le numérique, c'est au contraire le dialogue qui deviendra prépondérant, non seulement avec l'auteur, mais avec les autres lecteurs5. Cela se conjugue en sus avec un autre phénomène, dont la maladie du manque d'attention n'est que le révélateur le plus flagrant, et qui est due à notre utilisation d'internet, dont on adopterait donc les comportements en matière de lecture de livres une fois passés au numérique6. De fait, les ressources seront peut-être présentes, mais qui aura le courage de s'y plonger? On sait très bien que l'on ira plus facilement s'y divertir7. A terme, on comprend que même sans alarmisme, cela signerait l'acte de décès du livre, de la littérature en général, de la pensée même.
Ainsi, ce qui semble poser problème dans le passage au livre numérique, c'est un bouleversement de toutes nos manières de vivre, mais aussi de pensée: c'est un véritable changement de civilisation qui en découle. Le livre papier au contraire est un temps d'arrêt qui nous permet de nous concentrer, voire de nous reposer de l'agitation extérieure, comme le disait Mona Ozouf. Le numérique est tentant, mais est-ce qu'il ne nous ferait pas perdre notre âme?
Voici en quelques mots les arguments principaux de l'un et l'autre camp. Quelques mots, mais l'exposé en est déjà bien long. On en trouvera donc la conclusion dans un futur article brillamment appelé Papier ou écran?
Philippe Raut-Hénède pour lAcropole.info
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Commentaires
En Amazonie, l'équivalent d'un terrain de foot disparait toutes les sept secondes!
Ben non, l'article précise justement que des erreurs similaires se sont produites sur la version papier...
http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2011/11/le-roman-du-goncourt-truff%C3%A9-de-fautes.html