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Chronique stratégique de Jocelyn Beaumont.
Le maître du Grand échiquier n’est pas un roi ordinaire. Et pour s’en convaincre, il faut se défaire de la conception terriblement centralisatrice que nous autres Français avons du pouvoir. Conception qui nous aveugle sur l’organisation et les modes d’action de l’ennemi, bien que faisant de nous les dignes fils spirituels de Louis XIV et de la monarchie. Qui veut battre le maître du jeu, devra déposer son panache blanc. Qui veut voir le visage du roi, devra dissoudre toute projection hiérarchique sur les dessins de l’ennemi. Car l’unité, la centralité, la continentalité, la hiérarchie, la transcendance, l’ordre, la directive sont essentiellement les clés de notre jeu français. L’adversaire, lui, a construit son mode d’action sur une grille inversée, celle de la pensée anglo-saxonne. Pensée insulaire, fantaisiste, décentralisée, « périphérisée », opportuniste, spontanée, déstructurée, courcircuitant les ennemis par ses réseaux horizontaux et ses canaux parallèles. Le défaut dominant de notre idéal stratégique centralisateur, c’est de vouloir structurer le désordre. Ce qui est éclaté, nous nous plaisons à le voir uni. Ce qui est déchiré, nous désirons le scotcher mentalement. Voilà pourquoi le maître du jeu est toujours vainqueur contre nous : sa pensée est friable, tandis que la nôtre a la rigidité du char ensablé ; nous sommes absolutistes quand lui se fait le parangon de la liberté ; nous le traitons de comploteur, alors que c’est notre surestimation de sa puissance et de son organisation qui le laisse maître du jeu. D’où la sentence immortelle du grand Périclès reprise par l’Acropole : « J’ai plus peur de nos propres erreurs que des plans de nos ennemis ».
Victimes du berger
En nous déchaussant (quelques minutes…) de l’absolutisme monarchique théorisé par Jean Bodin dans ses six tomes de la République parus au XVIème siècle, nous éviterons d’entrée le terrible « coup du berger », fatal pour les débutants aux échecs. En trois coups, il met chaos l’adversaire naïf. Deux pièces suffisent : la reine et le fou. Autrement dit : un cochonnet et une boule bien placée désarçonnent la plupart d’entre nous. Une distraction de quelque fou (terroriste, tyran présumé) ou de quelque événement magique (explosion spectaculaire, attaque « surprise », assassinat politique), et juste après le saut fulgurant de la souveraine armada : la partie est gagnée. Nous n’avons même pas eu le temps de réagir. Et déjà nous avons perdu. Question : le maître est-il si puissant que nous perdions à chaque fois au bout de trois coups ? Non, c’est notre bêtise qui est toute-puissante. Nous ne savons pas jouer aux échecs, tout simplement. Car de notre côté, le roi est omnipotent, la tour est mobile, le fou est écarté par la raison, le cavalier est jugé trop fantaisiste dans ses déplacements, et donc mal utilisé, le pion n’est pas stratégique. Le maître du jeu quant à lui procède différemment : ses tours sont ses ultimes remparts ; ses fous comme ses cavaliers sont maintenus en vie le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’une attaque kamikaze (opportune) rende leur mort bénéfique ; les pions et leur chef de file sont consommés intelligemment. Mais pour nous, le bâton du berger pèsera sur notre nuque tant que nous ne voudrons pas comprendre que le maître du jeu prête sa puissance à chacune de ses pièces. Si bien que toutes se croient roi. Et nous donnent l’impression d’affronter une armée de rois. Or, il n’en est rien. Notre « roi », M. Sarkozy, en tant que chef des armées, dispose des pleins pouvoirs en politique étrangère et de défense. C’est pourquoi il a, proportionnellement, plus de pouvoir que son collègue M. Obama, président des pions et simple porte-parole de la politique étrangère américaine. Mais M. Sarkozy, comme Rataxès dans Babar, est « notre seul chef ». Il a d’ailleurs tendance à se prendre certaines fois pour « le roi du monde ». Aux Etats-Unis, tâchons de le comprendre, le pouvoir du maître est défragmenté.
Pouvoir bicéphale…
C’est bien pourquoi le maître n’a d’identité que lorsque la vision d’ensemble de ses pièces déployées est comprise. Mais le maître en lui-même est invisible. Un peu comme l’âme qui anime tous les membres du corps humain en restant imperceptible. Passer trop de temps à autopsier le mouvement des membres et leurs relations, revient à oublier la présence même de l’esprit qui les meut. Il en va de même pour la politique étrangère américaine, conduite par des membres multiples. Cette politique semble éclatée entre le Congrès américain, le rôle flou du président, l’avis d’intellectuels influents et le lobby des industries de l’armement. Beaucoup de feuillets attirent l’attention sur la prééminence de tel membre sur les autres. Certains font de l’existence du lobbying un fond de commerce sur la manipulation de l’opinion publique américaine. Et comme d’habitude, c’est le grand bazar égyptien où chacun tente de trouver sa mesure. Tout le monde oublie que le clivage français entre les intérêts publics et les intérêts privés n’existe pas outre-Atlantique, et même que les intérêts publics sont déterminés par la représentation des intérêts privés. D’où l’importance que revêtent ouvertement les lobbies dans la structure institutionnelle américaine. Deux vecteurs essentiels guident l’esprit du maître sur le Grand échiquier : l’intérêt des firmes privées à l’international ; et la mise-à-jour constante d’une stratégie publique pérennisant ces intérêts. Il en découle que le Congrès n’est qu’une halle où chaque groupe industriel vient défendre son bifteck auprès des élus, le président américain étant chargé d’ouvrir la voie à cette diplomatie économique dans le monde entier, en assurant par ailleurs la sécurité de l’ensemble. Point final. L’excellente revue Diplomatie a remarquablement exposé le caractère bicéphale de la politique étrangère de Washington dans un numéro récenti : une moitié du dossier sur les industriels, l’autre sur les think tanks, ces fameux laboratoires de pensée où sont mélangés penseurs politiques, ingénieurs du privé, enseignants et scientifiques. Tout est dit. Vu de haut, le jeu américain n’a donc pas de leader unique. N’a-t-il donc finalement pas de maître ? Ou bien le maître est-il dilué dans l’ensemble à la manière du dieu panthéiste dilué dans l’univers ? Non, c’est dans nos rangs que le maître est mort et que la pensée stratégique a été anéantie.
… contre pouvoir mort
Notre histoire française en effet a cherché à diviniser le monarque. L’historien Jean de Viguerie l’a très bien montré dans son ouvrage Les Deux Patries, paru en 1998ii. Il explique comment la monarchie et ses défenseurs se sont réfugiés derrière l’écran de fumée du militantisme maurrassien, pendant que le véritable esprit de la noblesse et des patriotes disparaissait à corps perdu. On pourrait en dire davantage des écrans de fumée napoléonien ou gaullien. Mais le plus important est là : cette histoire a effacé le caractère médiateur et sacrificiel du monarque. Avec trois conséquences :
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La fierté, l’orgueil, ont pris le dessus sur nos objectifs politiques au point que nous avons préféré l’or de la couronne à la mission bénéfique que la couronne devait accomplir.
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Notre capacité à vouloir tout centraliser a rendu rigide notre vision politique. L’agglomération d’aléas recollés et la sublimation de l’adversaire nous ont parfois abandonnés à la vision d’une conspiration invincible et soudée, là où il fallait constater un désordre global causé par les déboires de la monarchie déclinante.
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Notre obsession pour la monarchie nous a fait oublier la leçon initiale du Premier livre des rois évoquant la réticence de Dieu à laisser Israël se faire gouverner par des rois, précisément parce qu’Il savait l’attirance de son peuple pour le pouvoir et les richesses temporelles. Elle nous a fait oublier la leçon du plus grand des rois, couronné d’épines, qui a sacrifié son pouvoir pour que vive son royaume, là où d’autres monarques auraient sacrifié leur royaume pour que vive leur couronne. Celui qui a dit au fougueux apôtre Pierre : « range ton épée au fourreau, car celui qui tire l’épée, périra par l’épée ».
Les adversaires ont les noirs…
Aussi la France assistant à l’étiolement progressif de son héritage monarchique est-elle comparable à la Jérusalem de l’an 70 pleurant la destruction de son Temple par les Romains. L’histoire est en train de nous punir. Et le nouveau siècle risque de se faire sans nous, si nous continuons à méconnaître la règle du jeu, en vigueur sur le Grand échiquier. Les adversaires de l’Amérique ont tous un roi, mais aucun n’a l’esprit gagnant de la royauté. Tous ont les noirs, parce que tous ont un coup de retard sur le maître. La Russie, le Brésil, l’Inde, la France et même la Chine, dont on parle tant aujourd’hui, ne peuvent rien face à l’omniprésence de l’Amérique sur le plateau de jeu international. Brzezinski l’avait très bien compris en 1996. Et même si aujourd’hui quelques pays émergents se permettent de contrarier verbalement les plans de Washington ou de s’émanciper du règne du dollar, le rappel à l’ordre ne se fait pas attendre. Ce qui rend Washington intouchable à l’heure actuelle, c’est sa capacité à se projeter dans l’avenir, à dépenser des budgets considérables dans la recherche de nouvelles technologies et dans la prospection du futur. Pendant que nous-mêmes caressons nos lauriers, et perdons inexorablement du terrain. Un vent de panique boursière ne suffira pas à inverser la donne. Une imitation grotesque du système états-unien sur le Vieux Continent entraînera elle aussi un échec cuisant. Que nous faut-t-il alors pour battre le maître ? Se retrousser les manches, comme le font les Chinois et les Indiens. Mais encore ? Commencer par identifier le maître.
…mais les blancs ne sont pas maîtres du jeu
A première vue, pas de maître, disions-nous, seulement des pièces bien disposées et habiles. Diplomatie politique et économique, influence culturelle et médiatique, guerre militaire et financière : les coups proviennent de diverses directions. Mais ils concourent aux mêmes buts : la protection des intérêts américains et du système capitaliste servant de pilier au Grand échiquier. Nous sommes bien là au cœur du Smart power défini par la Secrétaire d’Etat Hilary Clinton au début de son mandat en 2009. Comprenez « Pouvoir intelligent », composé de force et de souplesse, de rigueur et d’influence, de « soft » et de « hard power ». Pouvoir sans maître visible, remarquablement structuré, redoutablement efficace. Pouvoir si différent de notre pouvoir rousseauiste d’inspiration absolutiste, mais plus proche de celui des sociétés patriarcales en ce qu’il défend l’intérêt de ses familles. Pouvoir représenté par tant de pièces dans le jeu blanc de Washington, et qui nous rappelle la république romaine pré-impériale ayant divisé son pouvoir entre les consuls, le sénat et l’ordre des chevaliers, pour ne pas connaître la démesure vécue plus tôt par les Grecs. La dictature de Jules César, d’abord provisoire puis finissant par s’éterniser, va rompre cet équilibre. Si bien que Rome commencera de décliner le jour où elle se choisira un empereur. Étrange syndrome que celui du monarque belliqueux, possessif et dictatorial. Mais quoiqu’il en soit, il n’en est pas de semblable aujourd’hui à Washington. Bien que la menace d’un avion sans pilote ne soit pas pour autant réconfortante.
Le maître est celui qui doit venir
Nous voici arrivés à la montagne du destin. Et nous comprenons maintenant que le maître du jeu n’est pas un être palpable et personnifié. Il survole l’Amérique de ses ailes déployées, et nous abandonne à l’assaut de ses pièces sur le Grand échiquier mondial. Présent dans le cœur de chacune d’elles, il suscite le désir du don total pour une cause tout en attisant l’instinct de préservation des intérêts privés. Projeté sur des terres étrangères, il attire leur regard vers les horizons lointains de l’avenir. Il fait d’elles des bouches prophétiques en même temps que des faux vengeresses. Le maître est pur esprit. Il est l’esprit de l’Amérique. Esprit patriotique et messianique, qui a galvanisé des hordes d’affranchis spartacoïdes dans leur conquête de l’ouest comme s’il s’agissait d’une Terre promise, et qui leur a donné l’obsession impérialiste dont les Irakiens et les Afghans viennent tout juste de constater les dégâts. Esprit qui a rassemblé ses forces pour entrer en croisade contre « l’Axe du Mal », et qui a invoqué le nom de Dieu pour justifier sa conquête et sa domination du monde. Curieux esprit messianique que celui plaçant son dieu dans une terre ou un peuple. Messianisme semblable à celui d’un autre peuple qui n’a pas voulu reconnaître son Sauveur sur un lit de paille, parce qu’il n’a pas compris le pouvoir suprême du sacrifice rédempteur. Le seul qui puisse détrôner le maître du Grand échiquier, et restaurer le véritable Maître.
Jocelyn Beaumont pour lAcropole.info
Première partie de l'article : un plateau de symboles Dernière partie de l'article : les cases invisibles
Retrouvez tous les articles de Jocelyn Beaumont
i « Géopolitique des Etats-Unis. La fin de l’empire américain ? », Les grands dossiers, n°3, Diplomatie, juin-juillet 2011, 95 pages.
ii Jean de Viguerie, Les deux patries, Ed. Dominique Martin Morin, 1998.
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Commentaires
vérification : ce matin il marchait encore ..... faut-il qu'il gène ....
on peut y accéder par ce lien :
http://marucha.wordpress.com/2011/12/31/rosyjscy-oligarchowie-bawia-sie-w-tel-awiwie/
c'est le commentaire 7 et c'est en français .
[Admin: négatif, même chose]
http://www.youtube.com/watch?v=qkon5yC9VNg&feature=player_embedded
[Admin : le lien est privé, impossible d'y accéder]